Le rattachement de Lyon à la France en 1312  et la charte sapaudine en 1320

La charte sapaudine est le document par lequel l'archevêque de Lyon,  Pierre de Savoie,  accorde des franchises au peuple de Lyon en 1320. Ce dernier exerçait, à cette époque, les fonctions  d'administration de la ville. Il était le seigneur au sens féodal du Moyen Age. Le mot "sapaudine" vient naturellement de Sapaudia, soit Savoie en latin (on dit aussi Sabaudia).

1-Le contexte historique : histoire de Lyon

           On sait que l'histoire de Lyon, au cours du 10 au 14ème  siècles, est complexe, si bien que les ouvrages historiques sont souvent peu clairs car il n'est pas facile de résumer  des situations complexes tout en étant fidèle à la réalité, surtout quand on ne dispose pas de tous les éléments pour le faire. Toutefois, cette période peut se comprendre assez bien si on tient compte des différents facteurs qui ont influé sur son déroulement.
 
-Géographiquement, la ville est implantée sur deux états. Depuis 843, c'est la Saône qui définit la frontière entre le Saint empire romain germanique et la France. De plus, la ville se trouvait  loin des centres de décision et n'était pas, du moins au départ, un centre stratégique ni  la ville commerçante qu'elle deviendra plus tard.

-la ville est un centre important de la chrétienté au 13ème siècle, ce qui est favorisé par l'implantation de nombreux établissements religieux. L'évêque de Lyon est le primat des Gaules. Deux conciles sont tenus à Lyon (1245 et 1274). Trois religieux lyonnais sont devenus papes : 2 chanoines et 1 archevêque (Grégoire X et Boniface VIII, Innocent V). Deux papes sont élus à Lyon  (Clément V en 1305 et Jean XXII en 1316). Des papes ont fait des séjours importants à Lyon :  Innocent IV de 1244 à 1251 et Clément V qui y resta 4 ans avant d'aller s'installer à Avignon en 1309.

-La ville et une partie des territoires qui l'entouraient appartenaient à l'archevêque, au chapitre de la cathédrale, aux nombreuses communautés religieuses ou relevaient  de l'autorité seigneuriale de l'archevêque, des chanoines ou de responsables religieux. Celle dernière avait été confortée par l'empereur Frédéric Barberousse qui en 1157 confirmait l'archevêque comme comte de Lyon, ce qui lui donnait des droits régaliens, et de fait une quasi indépendance.

-Faute de l'existence d'un pouvoir fort, même si les archevêques étaient souvent d'origine aristocratique, Lyon fut la convoitise de ses voisins, d'où pendant longtemps des conflits avec les seigneurs des environs (sires de Beaujeu et surtout comtes du Forez avec qui un accord intervint en 1173).

-l'archevêque n'a pas un pouvoir absolu en toutes choses car au sein même de la hiérarchie de l'église, il doit compter avec les chanoines de la cathédrale qui jusqu'au concordat de 1516 ont le droit de désigner l'archevêque (sauf exceptions, par exemple en cas de démission ou non accord entre les chanoines). Surtout, à partir de 1235, les 32 chanoines de la cathédrale cherchent à profiter de la dégradation du pouvoir épiscopal, d’une part, en se soustrayant le plus largement possible à sa juridiction ecclésiastique, d’autre part, en revendiquant le partage de la justice temporelle. Celle-ci est alors rendue par la cour séculière de l’archevêque présidée par un laïc, le sénéchal de l’Eglise. Les chanoines réalisèrent d’incontestables progrès sous l’épiscopat de Philippe de Savoie qui leur était favorable  (1245-1267).

-la ville se développant au plan commercial, il s'en suivit l'apparition d'une importante population aisée de notables et de marchands qui voulaient plus de libertés pour pouvoir mieux développer leurs affaires. Ils voulaient aussi profiter du mouvement de libération communale qui se répandait partout en France aux 12 et 13ème siècles et que le roi encourageait  car il diminuait les pouvoirs des seigneurs locaux. A Lyon, le peuple se souleva, à de nombreuses reprises, contre le pouvoir de l'archevêque et des chanoines, notamment en  1208 et 1269. On peut même dire que de 1267 (date du départ de l'archevêque Philippe de Savoie pour devenir comte de Savoie) à 1320, la situation a toujours été tendue entre les notables et marchands, qui détenaient le pouvoir économique, et les chanoines et l'archevêque qui détenaient le pouvoir politique.

-De leur coté les comtes de Savoie sont attirés par Lyon. Ils parviennent à y avoir une certaine influence en plaçant des hommes à eux dans les communautés religieuses dont deux archevêques (sans compter Burchard, le fils de Humbert 1er comte de Savoie qui avait été archevêque de Lyon 2 siècles plus tôt) et des chanoines, abbés ou abbesses. Ils arrivent à y former un véritable parti savoyard. Le comte de Savoie Philippe 1er, ex-archevêque de Lyon, est bien placé pour créer des liens entre la Savoie et Lyon, si bien que son successeur,  Amédée V, peut se déclarer protecteur de Lyon  en 1286. Mais en 1289, Amédée V laisse le champ libre au roi de France, sans doute parce qu'il n'avait pas les moyens d'ouvrir un conflit avec lui et aussi parce qu'il avait alors des soucis avec l'empereur Rodolphe de Habsbourg qui  cherchait, semble-t-il,  à lui prendre ses possessions situées au nord du Léman.
Pour agrandir les possessions qu'il a dans le Viennois, le comte Amédée V  rachète les droits du sire de Chandieu à sa veuve en 1310 et acquiert, à cette occasion, des paroisses sur la rive gauche du Rhône : Feyzin, Vénissieux, Bron, Villeurbanne. L'archevêque de Lyon ne possédant alors, sur la rive gauche du Rhône, que Béchevelin (ce qui fait plus que la Guillotière actuelle), il s'en suivit immédiatement un litige  avec lui car le comte de Savoie voulait récupérer des droits de péage pour les marchandises et voyageurs  se rendant  à Lyon par le pont de la Guillotière.     PS : ces territoires seront rattachés au Dauphiné par le traité de 1355 mettant fin aux litiges entre le duc de Savoie et le roi de France qui avait acheté le Dauphiné en 1349.

 

2- Politique du roi de France, Rattachement de Lyon à la France en 1312

Le duc de Savoie ayant abandonné Lyon à son sort en 1289, le roi de France, Philippe le Bel, accroit sa présence et, à la demande des marchands et bourgeois,  devient protecteur des lyonnais en 1292. En 1305, il réussit à faire élire un ami pape  à Lyon (Bertrand de Got, évêque de Bordeaux) et, en 1307, il fait reconnaitre sa suzeraineté à l'archevêque et aux chanoines. Mais le nouvel archevêque, Pierre de Savoie, élu en 1308, veut restaurer  pleinement les privilèges de l'Eglise à Lyon. En 1310, il refuse de prêter le serment de fidélité au roi et il suscite un mouvement de rébellion contre le roi, ce qui crée des conflits avec la partie de la population intéressée par la présence française. Philippe le Bel impose sa médiation et envoie son fils ainé Louis  (le futur Louis X le Hutin)  à la tête d'une petite armée pour rétablir l'ordre.  Pour obliger l'évêque à céder, il le met en "résidence surveillée". Philippe le Bel viendra en personne à Lyon le 16 mars 1311 où il recevra un accueil enthousiaste de la population. L'archevêque doit aller à Paris pour négocier avec Philippe le Bel. Il voit alors  qu'il doit céder. A l'occasion du concile de Vienne,   où se trouvaient des délégués des Lyonnais de l’Eglise de Lyon (archevêque et chapitre) et du roi, on réunit une commission. Après de difficiles négociations, ils finirent par trouver un accord et faire la paix définitive  matérialisée par la" transaction" de Vienne du 12 avril 1312.

Par cette transaction, l'archevêque reconnait que Lyon est rattaché au royaume de France, ce qui lui enlève la justice souveraine mais lui maintient la juridiction d'instance et de premier appel. Il conserve le château de Pierre-Scize (siège de l'archevêché) et le cloître Saint-Jean. Il retrouve alors sa pleine liberté  mais avec des pouvoirs réduits et sous la tutelle du roi.

  

3-La charte sapaudine du 21 juin 1320

L'accord de Vienne ne donne pas totalement satisfaction aux lyonnais. Sous la pression du roi Philippe V "le long" l'archevêque doit céder l'essentiel de ses pouvoirs à la population. C'est l'objet de la charte du 21 juin 1320. Ce texte  confirme les libertés déjà accordées et donnent la pleine liberté communale. Dès lors, les lyonnais s'administrent eux-mêmes et c'est le début du Consulat qui durera jusqu'à la Révolution.

En analysant ce texte, on constate que ce n'est pas une déclaration unilatérale de l'archevêque mais plutôt  un traité qui définit les pouvoirs des différentes autorités en faisant en sorte que chacune y trouve son intérêt. Ce traité  a été préparé par le juriste Humbert de Vaux. Ainsi, le rattachement à la France et la prééminence du roi sont  confirmées, l'archevêque conserve des pouvoirs civils (justice au 1er degré, mais pas l'appel qui est du domaine royal), le doyen et le chapitre de la cathédrale perdent tout pouvoir en matière de juridiction temporelle (mais ils sont indemnisés par l'archevêque) et le peuple peut organiser une administration communale, créer des impôts locaux et une police locale. Cette charte représente la date officielle de la création du Consulat.

PS : dans le cadre de sa politique de centralisation, le roi de France continuera à rogner les pouvoirs de l'archevêque, notamment à l'occasion d'arbitrages rendus suite à des recours du Consulat. On peut considérer  qu'à la fin du 14ème siècle, il n'aura plus que des pouvoirs religieux.  

Le texte de cette charte peut être consulté en allant sur le site internet "Gallica" (BNF) et chercher   l'ouvrage de Guillaune Paradin : Mémoires de l'histoire de Lyon publié en 1573 (pages 184 et suivantes). Outre le texte de la charte, on trouve pour chaque article l'accord de l'archevêque. De la même façon, on peut consulter l'ouvrage de A. Vachet publié en 1897: les anciens chanoines-comtes de Lyon.


4-Le vocabulaire et l'écriture de la charte

         La charte est écrite en français du 14ème siècle. Avec un peu de persévérance, on arrive à le lire assez facilement car il s'agit d'un texte imprimé et non manuscrit et en tenant compte de précisions données ci-dessous. Quant à la prononciation, elle pose parfois des problèmes car on n'a pas d'enregistrements de la voix, les premiers enregistrements n'ont été faits qu'en 1878.

-les lettres u et v s'écrivent toutes deux comme notre u actuel  (comme en latin)
- la lettre s s'écrit presque comme un f non barré
-le j s'écrit  i
-le i et le double ii sont souvent écrits y
- il y a des s dans certains mots, ils ont été remplacés depuis par des accents circonflexes, exemple : archevesque devenu archevêque.
-il y a beaucoup d'abréviations: par exemple, les mots terminés en "ment" 'sont écrits e surmonté du signe ~
- les mots en "oi", comme lyonnois, se prononcent à peu près  "lyonnoué", soit presque comme aujourd'hui. On sait que  le "roi" se prononçait le "roué" ou François "françoué" (NB : en francoprovençal savoyard, on dit encore Fanfoué). La prononciation actuelle du "oi" a été généralisée au cours du18ème siècle, donc Louis XIV pouvait dire "le roué cé moué". Aux 11 et 12ème siècles, la prononciation était plus proche de "oil", d'où la langue d'oil (oui).
- le mot "et" s'écrit sous la forme d'un logogramme particulier, très utilisé au Moyen Age et jusqu'au 19ème siècle. Ce caractère vient du latin, on l'appelle "esperluette,  "perluette", ou souvent  "et commercial" (en anglais, « ampersand »). Il se prononce "ette". Aujourd'hui, il ne s'utilise pratiquement plus mais il figure encore sur le clavier de beaucoup d'ordinateurs (touche 1 minuscule, du moins pour les claviers AZERTY). France Télécom en a fait son logo.
- le o doit souvent se prononcer "ou" comme on  prononce maintenant, et comme il sera écrit plus tard (NB: en francoprovençal savoyard "gros" se dit "grou" et Perrod en 1569 est devenu Perroud en 1650)
- dans le pluriel des mots, le s est souvent remplacé par z. C'est le cas de mots terminés en "é" mais sans accent, donc le z donne le son "é"  (comme le x en langue savoyarde). Exemple : les libertez.


5-La compagnie des Pennons de Lyon.

 Cette association, créée en 1987,  rappelle l'existence des Bannières et Pennons qui étaient chargés d'assurer la sécurité au quotidien de la  ville sous le Consulat. C'était une sorte de milice bourgeoise. Le pennon était le drapeau  qui identifiait le groupe d'habitants chargés, à tour de rôle, d'assurer la sécurité dans un quartier (dit pennonage). Ce groupe formait une compagnie placée sous la direction d'un capitaine. Au départ, les pennonages, au nombre d'une trentaine, étaient regroupés en secteurs identifiés par une bannière. Ces bannières furent progressivement supprimées et disparurent au début du 16ème siècle.                                                                       .
Au fil du temps, le bénévolat s'émoussant, la qualité du service rendu diminuait. On rappela le règlement à de multiples reprises, on fit des réformes. Finalement, en 1790, on transforma les Pennons en garde nationale puis on les supprima.                                                   .
Chaque année, la Compagnie des Pennons de Lyon organise des fêtes médiévales qui rappellent l'histoire de la ville,  le souvenir de la charte sapaudine qui avait permis à la ville de s'administrer elle-même en désignant des consuls et le rôle des Pennons restés au service de la ville  et de ses habitants pendant cinq siècles.

 

Pour plus d'informations voir le site  http://www.fetes-lyon.com/pennons-de-lyon.html
ouvrages récents :   Histoire de Lyon  de Bruno Benoit et Roland Saussac
                                  Mémento de l'histoire de Lyon de Pierre Cœur                       
Petite histoire de la région lyonnaise de Dutacq, Chaulanges, Page;  1942
Ces ouvrages sont consultables à la bibliothèque de Lyon  ou en vente sur  internet